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    Nous, on lit en mangeant

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    NOUS, ON LIT EN MANGEANT

    Depuis 2016, les expositions de la Fondation sont la matière première des ateliers d'écriture d'Elise Vandel (son portrait dans cette rubrique). Ces rencontres donnent lieu à des textes savoureux, dont voici des exemples produits lors du dernier atelier à la bougie, le 27 février, avec pour support l'exposition "Nous ne savions pas ce que vos yeux regardaient". 

    "Cheminer l'œil grand ouvert, l'oreille attentive, c'est ma façon de comprendre le monde. M'émerveiller au contact de mon environnement m'est précieux. J'aime faire partager cette poésie du monde lors des ateliers d'écriture qui sont les lieux où les textes se partagent." Elise Vandel


    L'écureuil

    Je pénétrai dans la Fondation espace écureuil grâce au code que m'avait donné ma complice; seule la vitrine donnant sur la place du Capitole était faiblement éclairée. Plongée dans l'obscurité et le silence, j'avais le sentiment de me trouver en un lieu inconnu.
    Figée par l'anxiété, je ressentis un léger vertige, tandis que se manifesta dans l'oreille droite, suivant le rythme de mon cœur battant la chamade, boum, boum, boum, l'acouphène pulsatile dont je souffrais en état de stress. Ce son sourd, clap-clap-clap, battait dans mes oreilles au rythme du flux sanguin, amplifié par la peur, et je bougeai enfin, seule l'action pouvait m'en délivrer. L'œuvre que je convoitais se trouvait tout au fond de la galerie, il s'agissait d'une photographie en noir et blanc au format carré d'Yasuhiro Ishimoto qui avait pour nom Katsura Imperial Villa, 1954.
    Par deux fois j'étais allée longuement l'admirer et plus je l'observais, essayant de découvrir son mystère, davantage elle me fascinait et attisait le désir de l'avoir près de moi pour la contempler, jusqu'à cette évidence que j'étais prête à franchir tous les obstacles pour la posséder. Guidée par la torche du portable, je me déplaçai lentement vers l'énigmatique image, passai devant le recoin silencieux où un extrait d'un film de Cocteau murmurait en boucle dans la journée : Essaye ! Cette invitation à passer le cap m'aurait bien encouragée à présent mais je n'entendais que le souffle de ma respiration et le frottement de mes chaussures sur le sol qui sous l'effet de la peur me paraissait excessivement bruyant.
    Je me trouvai enfin devant l'œuvre. Je l'examinai encore une fois. Elle représentait un jardin de dalles, de mousses et de fougères, dont l'horizon était clos par un mur, et sur celui-ci apparaissait une porte assez basse ouverte sur un autre jardin, mais à analyser l'image de plus près, je vis audessus du mur les tuiles d'un toit, ce qui me laissa penser qu'il s'agissait plutôt d'un cadre de bois enserrant un miroir où se reflétait le jardin. En poursuivant l'examen de la photographie, je m'aperçus que les dalles de pierre qui apparaissaient sur la verticale du mur n'étaient pas un reflet de celles du sol, elles étaient arrangées tout à fait différemment. Il s'agissait probablement d'une photographie à large cadre de bois simplement posé contre le mur. L'image, par le trouble et les questions qu'elle suscitait en moi, venait occuper, envahir mon esprit et ce n'est qu'en pouvant l'observer quotidiennement qu'elle viendrait remettre en ordre mes pensées et laisser couler en moi l'esprit zen qu'elle promettait. Je la détachai soigneusement du mur et aucune sonnerie ne retentit, l'alarme avait bien été désamorcée par ma complice. Dans ma poitrine j'entendais boum, boum, boum, comme si j'avais couru trop vite, ma cage thoracique me paraissait aussi vibrante qu'un tambour et un léger bruit de tuyauterie dans un coin me fit sursauter. La photographie sous un bras, je descendis au sous-sol où je voulais revoir une installation au dispositif parfaitement hypnotique qui restait allumé jour et nuit car trop complexe à mette en route. Je me guidai au son du wouuuh wouuuh wouuuh qui tous les jours faisait frisonner les visiteurs. Je pouvais revoir en collant mes yeux dans une brèche du mur de briques, le terrible spectacle de récifs fracassés par une mer déchaînée, tandis qu'un vent puissant sifflait dans mes oreilles et que l'air d'une soufflerie s'engouffrait dans mon cou. Je me sentais un peu ivre, prisonnière de la clameur de la chute d'eau, oiseau planant au-dessus des rochers, tout assourdi par le tumulte des vagues.
    J'accomplis mon deuxième larcin par une vidéo faite avec mon téléphone, rapt d'images de la brèche et des récifs, je volai le vacarme de la mer. Provision d'émotions pour rompre la monotonie d'un jour sans relief, mieux que You Tube. Ma visite nocturne n'était pas terminée, une autre vidéo m'avait intriguée. Je remis en route dans la pièce à côté, le vidéo projecteur qui montrait en très gros plan une goutte d'eau posée sur un poignet. Dans sa transparence on pouvait discerner deux points noirs. J'étais fascinée par une grosse veine qui courait à la surface de la peau et je crus entendre une voix qui me chuchotait : t'as de la veine ! T'as de la veine ! Le temps, ralenti, me maintenait immobile devant l'œuvre, muette et interdite dans le morne silence. La grosse goutte d'eau paraissait me fixer de ses deux petits yeux noirs, espions inquiétants qui faisaient redoubler la sensation que j'avais d'entendre mon cœur battre très fort, boum, boum, boum, dans la profondeur du sous-sol. Cette image statique semblait s'incruster en moi et déchirer sur son passage l'assurance innocente qui m'avait habitée jusqu'àprésent, de ce qu'étaient pour moi, l'art et la beauté. Je brisai l'inquiétante étrangeté de ce lieu d'art contemporain par une sortie précipitée et bruyante, le tableau d'Ishimoto dissimulé dans un sac, telle l'écureuil filant cacher sa noix dans son abri, vers la rumeur nocturne et rassurante de la place du Capitole.

    Joëlle Caujolle


    Coup d'essai

    Whatsap + visio

    Allo Benoît, Chuis qui ? regarde

    On s'en fout de "T où ?" ; Allez, va-s-y : chuis qui ?

    Bon ben j'suis dans les chiottes de la galerie Ecureuil … non c'est pas un vernissage-masqué … en fait, c'est même fermé depuis 2 heures.
    Pourquoi tu te marres ?
    Quoi ? Naaan, chuis pas déguisé en abeille… en bourdon non plus. Mais non t'es con c'est pas une insecte-tape …Ah ouais ; j'te vois venir : tu veux que je te butine ? tu veux voir mon gros dard ? remarque, ça pourrait être marrant …
    Non mais, attend ; je t'explique.
    Tu sais Cléo? Putain, j'l'ai dans la peau cette meuf. Elle me rend dingue mais je vois bien qu'il faut que je fasse un truc à la hauteur pour avoir ma chance, pour l'impressionner quoi. L'autre jour j'ai essayé d'écrire … mais c'est chaud … j'arrive pas. ça doit pas être mon truc. Alors tu vois, j'ai pensé à un “cadeau” mais spécial. Un truc plus dans l'action. Et comme elle un peu “artistico-clépto-dingo” je me suis dit je vais lui rapporter un truc que je vais aller chourrer dans le rayon “art contemporain” tu vois. genre “le souffle du poête” ou un délire comme ça. Alors je me suis laissé enfermer dans sa galerie préférée. Classe non ? c'est mieux que chez Ikéa.
    … Ouais je sais c'est “classique” mais attends : le truc c'est que je suis en cambrioleur célèbre, pour faire style “performance” : je me suis fait un mix Rapetou/Dalton : d'où le rayé jaune et noir et avec le masque noir. Tu piges ? ça le fait non ? Ouais c'est du mascara. Je sais… je vais ga-lé-rer demain pour me nettoyer les yeux !
    Bon allez. Fais une capture et puis je te laisse. Yes ? OK tchô… Hein ? Comment ça on avait rencard à 6 heures ??! ce soir ? mais nooonnn. Trop désolé ; merde et en plus tu voulais m'emmener faire un truc super… bon une autre fois OK. Là faut vraiment que je sorte de ces chiottes. J'avoue, je sens un peu le stress qui monte : t'imagine : si je me fais serrer par les keufs. Je vois déjà les titres “Le bourdon part en zonzon” ou “Un taulart-contemporain”. Bon. Assez déconné, allez ; à plus. Je te raconterai…
    Je raccroche
    Ouf ! enfin sorti. j'en peux plus de cette voix. Je vais devenir dingue “essaye…essaye…essaye” et le mec, à chaque fois il y va ; franchement ça fait pitié.
    Nan mais c'est quoi maintenant tout ces bruits, c'est pas fini ? la clim ? le métro ? non ; c'est bizarre : on dirait la mer, des vagues … Waouh j'entends carrément des voix de gosses maintenant… Okééé, ils ont pas du débrancher les vidéos. N'empêche, le côté vacances à la plage, mais la nuit ça met une drôle d'atmosphère. Allez, je me calme. Je vais avancer vers le fond là-bas on voit un peu de lumière.
    Merde encore des voix … de femmes. Qu'est-ce que … mais c'est quoi cette scène ? c'est la secte du grand n'importe quoi, là.
    OK. Pour le cambriolage, je crois que c'est mort. Changement de scénario : J'improvise ; j'y vais. Je me jette à l'eau.
    - Heu… bonsoir mesdames, excusez du dérangement … je heuu, je cherche le …

    - Comment ça vous m'attendiez ??? Mais, Benoît !? qu'est ce que tu fous là ?? j'hallucine.

    - Un atelier d'écriture !? Ahh okkééé, je vois … Oui bon ben ok je … d'accord.

    - Un thé ? oui je veux bien.

    - Oui ; un nuage. merci.

    Nico Tirard

    Visite nocturne ou La Voix ou Jean, Narcisse et Orphée.


    J'avais réussi à me laisser enfermer dans la fondation. Tout baignait. La porte noire entrouverte se confondait avec les murs repeints de noir pour cette scénographie. Dans la pénombre désormais complète, je me sentais chez moi.
    Vous me direz : un curieux projet pour une action risquée.
    J'avançais lentement dans le couloir, bras étendus comme le font les chinois mesurant la largeur des pièces si étroites chez eux. Les semelles de mes chaussures couinaient lamentablement. Surtout celle de gauche. Je ne me voyais pas continuer à cloche pied tout de même. Je décidais de me déchausser. Brrr ! Le sol était glacé ! Auraient-ils coupé le chauffage en plus de l'électricité ? Je me souvins alors de l'article de la Dépêche : « La donation Curnier en résidence Place du Capitole exige une température ambiante avoisinant le 0° Celsius…» Et le journaliste conseillait un minimum de temps de visite. C'était sûr, le froid glacial venait du sol.
    Mais peu m'importait. J'avais mes chaussettes de laine blanches qui montent jusqu'aux genoux tricotées par ma grand- mère, avec deux paires d'aiguilles, le saviez-vous ? Pas facile à faire mais confort au poil. Et ce dernier point, celui qui termine la chaussette, ce petit fil, court comme la racine du radis rose, qui reste à couper au bout du pied me faisait toujours rire : un ombilic sur un corps doux et souple. Sur ma tête, un bonnet en fourrure de castor qui me faisait deux grosses oreilles en forme de beignets couleur caramel mou et une frange épaisse à la Mireille Mathieu. Je progressais lentement, la petite lampe led accrochée à mon col d'anorak esquimau. LA voilà ! Allais-je « emporter » son mystère ?
    LA Pythie au-dessus de moi. Regard ambigu, marbre blanc, elle articule sa prédiction incompréhensible mais engageante. Je suis tout près, je me méfie, je tâtonne en silence, je vérifie mes appuis, assure mes prises. L'escalade ça me connaît. Je me vois magnifique dans le miroir. Soudain, Splaoutch ! Je hurle ! Je suis happé, aspiré, avalé par une eau noire, obscure, profonde. C'est une sensation cruelle. Exactement celle que j'avais prévue ! Un délice d'horreur ! Et encore, il était heureux que les bris de verre du miroir fussent propulsés dans le vide. Aucune blessure possible. Aucun sang versé. La prédiction : « Sept ans de malheur » annulée !
    Ma verticalité aérienne, prudente, hésitante avait été précipitée sans avertissement dans sa complémentaire horizontale aqueuse. J'avais traversé deux dimensions pour me noyer dans la troisième, celle de l'œuvre. The water gate !
    Je dégoulinais, je me gelais, je me mis à grelotter. Je ressemblais à un chien de chasse émergeant de l'étang aux cols verts. Je me retournais vers ELLE avec difficultés, lourd d'eau, mes chaussettes, mon bonnet et le reste pesant une tonne ! Et là, en LA regardant fixement, d'un coup, d'un seul, fffffffp, j'avais séché. Waouh ! J'étais sec, archi sec.
    Et LA Pythie dans mon dos, me répétait à l'envi : « Essaye ! Essaye donc ! » Non… Non merci ! J'avais donné ! Le dispositif que j'avais convoité, je le maîtrisais, je le possédais. Enfin… quoique… pas sûr !
    Penaud, je repris la porte noire à rebours et je sortis dans la nuit blanche. Personne au dehors. À part moi, ce Jérémiah Johnson anachronique à la démarche titubante que j'avais la plus grande peine à incarner sur la place vide.
    Un lit blanc m'attendait pour un sommeil horizontal sans rêve de préférence.
    Mais demain, je reviendrai pour une autre immersion !

    Josette Echène

  • FONDATION D'ENTREPRISE ESPACE ÉCUREUIL POUR L'ART CONTEMPORAIN - 3 PLACE DU CAPITOLE - 31000 TOULOUSE
    Tél. 05 62 30 23 30 - contact(at)caisseepargne-art-contemporain(.)fr
    Ouverture du mardi au samedi de 11h à 18 h et le premier dimanche du mois de 15 h à 18 h. Fermeture exceptionnelle du 5 au 19 août . Entrée gratuite